Une sobriété nécessaire
À l’heure où l’urgence climatique est chaque jour plus palpable, la présente brochure s’adresse aux acteurs et actrices du milieu associatif et des petites entreprises, afin de les sensibiliser à un usage plus sobre et durable du numérique et leur donner quelques pistes d’actions pour réduire leur impact.
La parution de « Numérique durable » s’inscrit dans le cadre d’un appel à projet subventionné par Bruxelles Économie et Emploi qui a permis à notre asbl d’expérimenter des modes de fonctionnement plus sobres dans le contexte de la maintenance de parc informatique et d’hébergement de services web et cloud sur du matériel d’occasion reconditionné. Elle accompagne un projet de centre de données auto-hébergé à vocation pédagogique, alimenté à l’énergie solaire, à Ixelles. Les contenus de cette brochure sont le fruit des recherches qui ont jalonné ce projet.
Une sobriété nécessaire⌗
Alors que nous devenons de plus en plus dépendant·es du numérique, nous risquons d’épuiser rapidement les ressources naturelles nécessaires à la production et au fonctionnement de nos appareils (ordinateurs, smartphones, tablettes …). Pour Frédéric Bordage et le collectif Green IT, au rythme où nous consommons « la ressource numérique », cette dernière se raréfierait brutalement d’ici les 30 prochaines années, entraînant une désorganisation profonde de la société. Dans ce contexte, les expert·es sont de plus en plus nombreux·ses à appeler à la mise en œuvre d’un autre numérique caractérisé par la « sobriété » (ou parfois la « frugalité ») et à revendiquer un changement dans nos habitudes de consommation des produits numériques.
Or, si les usages et les pratiques de consommations personnelles sont bien évidemment concernés, l’impact du numérique dans le cadre professionnel est loin d’être négligeable : selon les chiffres de Green IT, il représentait en 2023 jusqu’à 48 % de notre budget annuel soutenable. Agir dans le contexte professionnel est donc aussi important pour réduire notre impact numérique à l’échelle planétaire.
Écologie et numérique : quels problèmes ? quelles solutions ?⌗
La fabrication : le principal impact⌗
C’est durant la phase de fabrication que se fait l’essentiel de la dépense énergétique des appareils. Par exemple, la consommation d’un smartphone lors de son utilisation, sur toute sa durée de vie, ne représente que 20 % de son bilan énergétique global. D’une manière générale, entre 70 % et 80 % de la dépense énergétique de l’appareil se produit au cours de sa fabrication.
C’est aussi dans cette phase de production que sont extraites les ressources naturelles et notamment abiotiques, un nom qui désigne les ressources non renouvelables. D’après les recherches de Frédéric Bordage et GreenIT, fabriquer un ordinateur portable de 3 kg nécessite approximativement 1 tonne de matières premières et émet environ 200 kg de gaz à effet de serre (GES). Pour un smartphone, 250 kg de matières premières et 80 kg de GES sont nécessaires. Les minerais concernés sont par exemple l’étain, le tantale, le tungstène, l’or, le cobalt ou le cuivre ou les « terres rares ».
Les difficultés du recyclage⌗
On pourrait penser que le recyclage réduit l’impact lié à la fabrication des appareils. Malheureusement, si des procédés existent pour récupérer les métaux précieux comme l’or, l’argent ou le cuivre, la plupart des autres matériaux (comme le tantale, issu du coltan) ne peuvent être recyclés. Présents en trop petites quantités et trop mélangés, nécessitant trop de moyens et d’énergie pour les extraire, leur recyclage est difficile et coûte trop cher pour être rentable. Et lorsque les matières premières présentes dans nos équipements peuvent être récupérées, elles sont aussi généralement trop dégradées pour pouvoir être réutilisées dans de nouveaux équipements. Pour cette raison, Frédéric Bordage explique que dans le domaine de l’électronique, l’économie circulaire ne fonctionne pas – ou en tous cas, « boucle une fois sur 2 ».
En résulte une augmentation importante des déchets d’équipements électroniques et électriques (qualifiés souvent sous le terme d’« e-waste »). Selon une étude financée par l’Union européenne, en 2019, ce ne sont pas moins de 53,6 millions de tonnes de ces déchets qui auraient été générées – soit une augmentation de plus de 10 % par rapport à l’année précédente… et ce avant que la pandémie de Covid n’augmente les usages numériques. Et sur cette quantité, seuls 17 % environ de ces déchets électroniques auraient été collectés et recyclés.
« Les 5 “R” »
En écho aux trois piliers du développement durable – People, Planet, Profit –, Vincent Courboulay propose 5 « R » : Refuser, Réduire, Réparer, Réemployer et Recycler. Dans le contexte où la fabrication des terminaux représente l’impact le plus important, le premier « R » (refuser) s’impose plus que tous les autres : la méthode la plus sûre pour éviter leur fabrication est de ne pas en acheter.
Des usages gourmands devenus quotidiens⌗
Contrairement à une recommandation souvent partagée, supprimer ses anciens mails n’a que peu d’impact pour réduire son empreinte écologique. En effet, le transport d’une donnée génère, en moyenne, deux fois plus d’impacts environnementaux que son stockage pendant un an… Il vaut donc mieux éviter d’envoyer un mail plutôt que de supprimer des mails stockés dans sa boite !
Mais bien plus que les mails, ce sont d’autres usages qui impactent particulièrement l’empreinte écologique du web d’aujourd’hui : les flux vidéo et le cloud. Qu’il s’agisse du streaming de contenus musicaux ou vidéo, ou, dans le contexte professionnel, de visioconférences, les flux vidéo nécessitent le déplacement de données lourdes sur le réseau. Selon les estimations de Green IT, la vidéo en ligne représente de 60 % à 90 % du trafic internet. Le cloud est utilisé pour le stockage des données mais aussi, le plus souvent, pour leur manipulation au travers d’applications web (outils d’édition collaborative, webmail, etc.). Or, bien que le nom et l’iconographie associés au « cloud computing » renvoient à la légèreté, l’usage du cloud requiert une infrastructure bien matérielle : les serveurs auxquels se connectent les appareils, mais aussi l’ensemble des équipements réseau mobilisés par la connexion, entre les terminaux et ceux-ci. Alors que le traitement des données se faisait autrefois sur les mêmes ordinateurs où les données étaient stockées, l’usage du cloud nécessite un déplacement continu des données sur le réseau.
Le streaming et le cloud sont concomitants d’un autre développement technologique, la 4G. En rendant possible un usage nomade d’internet, celle-ci a augmenté la durée des activités numériques : alors que précédemment, les usages connectés se concentraient pendant les heures de bureau ou en soirée à la maison, ils sont désormais omniprésents. Or, cette technologie est aussi plus coûteuse écologiquement : par rapport à un réseau constitué d’une connexion filaire – comme l’ADSL ou la fibre – et de wifi, la 4G a un impact 20 fois plus grand sur la planète en raison de la manière dont les antennes sont disposées, de leur fonctionnement continu (24 h/24) et parce qu’il faut plus d’énergie pour faire transiter des données par le réseau mobile que par le réseau filaire. Par ailleurs, le réseau ADSL présente moins d’impacts aussi en raison de la durée de vie du matériel, qui se compte en décennies pour des lignes téléphoniques.
Pour aller plus loin⌗
Bordage, Frédéric, « Sobriété numérique. Les clés pour agir ». Libella, Paris, 2019, 206 pages.
Bordage, Frédéric, « Tendre vers la sobriété numérique ». Actes Sud, Arles, 2021, 64 pages.
Courboulay, Vincent, « Vers un numérique responsable – Repensons notre dépendance aux technologies digitales », Actes Sud, Arles, 224 pages.
Flipo, Fabrice, Dobré, Michelle et Michot Marion. « La Face Cachée du Numérique. L’impact environnemental des nouvelles technologies. L’échappée, Montrueil, 2013, 143 pages.
Greenit.fr, « Numérique au bureau : jusqu’à 48 % de notre budget annuel soutenable !". https://www.greenit.fr/2023/10/03/numerique-au-bureau-jusqua-48-de-notre-budget-annuel-soutenable/
González, Alejandro, Schipper, Irene, « State of play and roadmap concepts : Electronics Sector », 2021. https://re-sourcing.eu/content/uploads/2022/11/final_sop_eees.pdf