Illustration réalisée pour Curseurs 1 par Anouk Sipos
Une sobriété nécessaire
Alors que nous devenons de plus en plus dépendant·es du numérique, nous risquons d’épuiser rapidement les ressources nécessaires à la production et au fonctionnement de nos appareils (ordinateurs, smartphones, tablettes…). Pour Frédéric Bordage et le collectif Green IT, au rythme où nous consommons « la ressource numérique », celle-ci se raréfierait en effet brutalement d’ici les 30 prochaines années, entraînant une désorganisation profonde de la société (Bordage et Morelle, 2021). Dans ce contexte, les expert·es sont de plus en plus nombreux·ses à appeler la mise en œuvre d’un autre numérique caractérisé par la « sobriété » (ou parfois la « frugalité ») et à revendiquer un changement dans nos habitudes de consommation des produits numériques.
Mais en quoi et comment le numérique impacte-t-il la planète ? Nous proposons ici un rapide tour d’horrizon des différents enjeux.
Le coût de production des appareils
C’est d’abord la production des appareils qui a un impact significatif sur l’environnement. C’est durant la phase de production que se fait l’essentiel de la dépense énergétique des appareils. Par exemple, la consommation d’un smartphone ne représente que 20 % de son bilan énergétique global tandis que 80 % de la dépense énergétique se produit au cours de sa fabrication.
C’est aussi dans cette phase de fabrication que sont extraites les ressources naturelles nécessaires à son fonctionnement, le plus souvent non-renouvelables (dites ressources “abiotiques”). La production des appareils numériques et de leurs composantes suppose l’extraction de métaux précieux et de terres rares. Des énergies fossiles – pétrole, gaz, charbon – sont aussi utilisées pour transformer les minerais en composants électroniques, puis pour les alimenter en électricité.
Pour donner une idée, fabriquer un ordinateur portable de 3 kg nécessite approximativement 1 tonne de matières premières et émet environ 200 kg de gaz à effet de serre (GES). Pour un smartphone, 250 kg de matières premières et 80 kg de GES sont nécessaires. Et pour un écran 27 pouce, on compte 2 tonnes et 3000 kg de GES.
On utilise parfois la notion de “sac à dos écologique” pour caractériser l’intensité d’une production en matières premières (méthodologie associée au MIPS). Dans un contexte où il faut extraire 32kg de matières premières pour fabriquer 1g de mémoire RAM, la production de ces barettes présente un sac à dos écologique de 16 000 pour 1… En comparaison, il faut 54x le poids d’une voiture pour fabriquer un tel engin.
La fabrication des appareils en chiffres…
- Fabriquer un ordinateur portable de 3 kg nécessite approximativement 1 tonne de matières premières et émet environ 200 kg de gaz à effet de serre (GES).
- Pour un écran 27 pouce, on compte 2 tonnes et 3000 kg de GES.
- Enfin, pour un smartphone, 250 kg de matière première et 80 kg de GES sont nécessaires.
Déchets électroniques et difficultés du recyclage
Dans ce contexte, le recyclage pourrait être une option permettant d’améliorer l’empreinte environnementale de nos appareils. Malheureusement, si des procédés existent pour récupérer les métaux précieux comme l’or, l’argent ou le cuivre, la plupart des autres matériaux (comme le tantale, issu du coltan) ne sont pas possibles à recycler. Présents en trop petites quantités et trop mélangés, nécessitant une quantité de moyens et d’énergie pour les extraire, leur recyclage est difficile et coûte trop cher pour être rentable. Et lorsque les matières premières présentes dans nos équipements peuvent être récupérées, elles sont aussi généralement trop dégradées pour pouvoir être réutilisées dans de nouveaux équipements.Ainsi, dans le domaine de l’électronique, l’économie circulaire ne fonctionne pas - ou “boucle une fois sur 2” pour reprendre les termes de Frédéric Bordage.
En résulte une augmentation important des déchets d’équipements électroniques et électriques (qualifiés souvent sous le terme d’ “e-waste”). Dans un rapport de 2021 financé par la Commission Européenne, Alejandro González et Irene Schipper donnent quelques chiffres : en 2019, selon un observatoire des Nations Unies, ce ne sont pas moins de 53,6 millions de tonnes de ces déchets qui auraient été générées - soit une augmentation de plus de 10 % par rapport à l’année précédente… et avant que la pandémie de Covid n’augmente les usages numériques. Et sur cette quantité, seuls 17 % environ de ces déchets électroniques auraient été collectés et recyclés. Les auteur·e de l’étude relèvent aussi qu’en Union Européenne, on estime que moins de 40 % des déchets électroniques sont recyclés.
Par ailleurs, les rares filières de recyclage sont aussi souvent localisées dans des pays où les normes sanitaires sont inexistantes, conduisant à la mise en danger des populations et à la pollution de l’écosystème de ces régions. A ce titre, donner la priorité au réusage, et favoriser le marché d’occasion et de matériel reconditionné est essentiel.
Cloud et vidéo : les usages gourmands
Du côté de l’utilisation de nos dispositifs numériques, les usages les plus gourmands sont ceux qui nécessitent un important transfert de données sur le réseau. Le transport d’une donnée génère,en effet, en moyenne, deux fois plus d’impacts environnementaux que son stockage pendant 1 an. Contrairement à l’idée reçue, en effet, supprimer ses anciens mails n’a que peu d’impact pour réduire son empreinte écologique.
Bien plus que les mails, ce sont d’autres usages qui impactent particulièrement l’empreinte écologique du web d’aujourd’hui : le cloud et les flux vidéos
Le cloud, comme nous l’avons vu, bien que son nom et son iconographie renvoie à la légerté, nécessite une infrastructure importante pour fonctionner et suppose des transferts constants entre différentes machines. Frédéric Bordage définit le cloud comme un “nuage virtuel de données qui se déplacent en continu, sur l’internet, entre de nombreux serveurs qui traitent ces données et les terminaux (ordinateurs, tablettes, smartphones) qui les affichent, les manipulent et les créer”. Il y a bien sûr les serveurs mais aussi l’ensemble des machines sur le réseau qui sont concernées. Ainsi, le stockage à distance des données et l’utilisation d’applications web supposent de nombreux échanges de données entre un terminal (ordinateur, tablette, smartphone) et les centres données dans lesquels sont hébergés les services en ligne.
Alors que le traitement des données se faisait autrefois sur les mêmes ordinateurs où elles étaient stockées, l’usage du cloud nécessite une connexion réseau et la mobilisation constante de l’infrastructure située entre le terminal et le centre données.
Quant aux flux vidéos, qu’ils s’agisse du streaming de contenus musicaux ou vidéos, ou dans le contexte professionnel, de visioconférences, les flux vidéos nécessitent le déplacement de données lourdes sur le réseau. Selon les estimations de Green IT, la vidéo en ligne représente de 60 % à 90 % du trafic internet d’un pays. En terme d’usage, l’impact du réseau internet est donc d’abord lié au streaming, à la vidéo à la demande, à la télévision via ADSL, à l’utilisation de Netflix, etc.
Le “poids” de la vidéo
Suivant la qualité et la taille des images regardées, la quantité de données est plus ou moins importante :
- un film visionné en HD correspond à 4 Go de données, l’équivalent des données stockées sur un DVD.
- un film visionné en 4K ou en UltraHD correspond à 25 Go de données, soit plus que tous les e-mails d’une vie.
Si les données elles-mêmes sont lourdes, le streaming implique aussi le retéléchargement constant des mêmes données. En effet, visionner plusieurs fois les mêmes contenus en streaming (par exemple, visionner plusieurs fois la même vidéo sur Youtube) revient à téléchargerplusieurs fois les mêmes données sur son ordinateur.
La 4G : indisociable du cloud
La 4G est le type de connexion qui permet d’accéder à internet au travers du réseau téléphonique. Son utilisation est indissociable de l’usage du cloud, qui, en permettant un accès aux données à tout moment et depuis n’importe où, rend possible un accès nomade aux données et aux services en ligne.
Par rapport à un réseau constitué d’une connexion filaire - comme l’ADSL ou la fibre - et de wifi, la 4G a un impact 20 fois plus grand sur la planète en raison de la manière dont les antennes sont disposées, de leur fonctionnement continu (24h/24) et parce qu’il faut plus d’énergie pour faire transiter des données par le réseau mobile que par le réseau filaire. Le réseau ADSL présente moins d’impact aussi en raison de la durée de vie du matériel qui se compte en décennies pour des lignes téléphoniques.
En plus de cet impact écologique plus important, la 4G a considérablement augmenté la durée des activités numériques. Alors qu’avant, les usages connectés se concentraient pendant les heures de bureau ou en soirée à la maison, ils se font désormais à toute heure et en tout lieu.
Pour aller plus loin
- Bordage, Frédéric, « Sobriété numérique. Les clés pour agir ». Libella, Paris, 2019, 206 pages.
- Bordage, Frédéric, « Tendre vers la sobriété numérique ». Actes Sud, Arles, 2021, 64 pages.
- Greenit.fr, « Numérique au bureau : jusqu’à 48 % de notre budget annuel soutenable !". https://www.greenit.fr/2023/10/03/numerique-au-bureau-jusqua-48-de-notre-budget-annuel-soutenable/
- González, Alejandro, Schipper, Irene, « State of play and roadmap concepts : Electronics Sector », 2021. https://re-sourcing.eu/content/uploads/2022/11/final_sop_eees.pdf